«Les quatre Anglais apparaissent véritablement en perte de vitesse, à court d'inspiration, et se contentent de reprendre des procédés qui ont été à l’origine de leur célébrité. Leur «salade », synthèse de tous leurs particularismes, caresse l'esthétisme, avec son classicisme marqué, aux larges touches lyriques, et finalement, tombe dans la guimauve affligeante, dépourvue de toute forme passionnelle. C’est la facilité, presque la vulgarité des thèmes trop longuement ressassés, une musique d’ambiance telle qu'on pourrait l’entendre pour accompagner un film CinémaScope ou technicolor qui vanterait les délices d'un quelconque club Méditerranée. C'est une montagne d'ambition qui se dresse avec un matériel faramineux, impressionnant, une sonorisation gigantesque, démagogique, des procédés techniques et électroniques étouffants qui peinent cependant à cacher les limites atteintes par l'inspiration des musiciens, rien de plus prétentieux. Le clinquant altère constamment cet amalgame de recettes aisées où s’accolent sonorités spatiales et éthérées, vibrations, hurlements, chuintements, chuchotements, souffles de vent, bruits de pas ou grincements de porte... Les musiciens comptent nous transporter ailleurs, de l’autre côté du miroir, mais, illusion, jamais nous ne suivons, jamais nous ne vivons véritablement dans les climats élaborés avec un acharnement sans égal, c'est-à-dire un
détachement saisissant. Une lamentable certitude, la musique précise chaque minute plus lourdement notre ennui pour vouloir à tout prix toucher aux splendeurs délicates et suaves, et utiliser une technique sans faille qui ne laissent aucune place aux approximations. Ce manque évident de spontanéité agace, exaspère par ses tours flatteurs. Il est malheureux de découvrir ces musiciens empêtrés dans leurs instruments, incapables de faire surgir une quelconque sensation, une réelle justesse au dépaysement, à l'infini de leurs mélodies ; il est malheureux de les rencontrer prisonniers du carcan d’une musique toute en suspens, toute en latence et en infimes déchirements, lents cheminements vibratoires, symboles d'une adulation... Les musiciens ne possèdent apparemment plus les ressources nécessaires pour progresser, ne parviennent plus à tirer d’eux-mêmes l'ardeur et l'inspiration qui régénéreraient leurs thèmes, les renouvelleraient insensiblement en étalant des mélodies colorées, vigoureuses, plus agitées... L'imagination délirante pèse par son absence. Il n'y a qu'apparence, repiquage, création figée, répétitive, affadie, renâclant sur toute nouvelle audace. Et il s'agit d’un gargarisme de succès passés, d’un emprunt au passif de gimmicks édulcorés, désuets, minables. Est-ce cela l’impasse ? Peut-être... Waters et sa bande n'arrivent plus à découvrir ; l’aventure interspatiale touche à ses limites, faibles limites, et les musiciens reviennent inlassablement sur leurs pas. Leur infini prend l’aspect d’un espace étroit, et, à leur quête s’ajoute une pointe d’absurdité.
Manque une effervescence, celle-là même qui vibrait dans les compositions de Syd Barrett, cette folie recherchée, et pourtant si spontanée, et en fait, si peu riche en émotions apparentes. La musique du Pink se complaît dangereusement dans des langueurs plus ou moins fascinantes, plus ou moins hypnotiques, fidèle à une constante mélodique bien appropriée basée sur une amplification graduelle de l’intensité sonore, décalage progressif des notes qui restituent de lentes montées grandioses, sans brusquerie intérieure, harmonieuses.- S’il y a des déchirements, des éclatements, ils s'atténuent dans cette joliesse mélodique qui se répand en larges nappes apaisantes, qui flirte avec l’espace et le silence, qui engendre la distance et la durée... Manque un mouvement intérieur, un grand désarroi, un tourment, ce mouvement perpétuel, ce grouillement incessant de sons, d'élans, de reprises, d’états qui n’existe qu’au-delà du miroir, cette folie qui anime les dimensions du corps et de son environnement, cette violence inhérente à la déraison. Manquent des climats explorés, triturés, malaxés, violés, qui appartiennent aussi à la beauté. Manque une créativité d'esprit foisonnante dans sa richesse thématique, différente de celle qu'accusent Waters et ses collègues.
Les débordements d’imagination d’un Barrett émerveillent par leur brièveté spontanée, et c'est en cette brièveté qu’ils puisent toute leur portée, toute leur ampleur, toute leur justesse. Les mélodies font preuve de diversité, d’audace, à tout point de vue. Sans doute parce que Barrett compose tout près de ce qu'il vit. Sa musique n’a pas de prétentions déterminées. Elle s’identifie au narcissisme de Syd, devient image de ses délires. Et Barrett, simple, trouble, magique. habite sa musique comme celle-ci habite en lui... C’est cette force qui manque au Pink Floyd. Là où un recul pourrait être jugé bénéfique pour certaines formes musicales, chez eux, il demeure préjudiciable parce que les quatre musiciens appellent un pouvoir critique poussé à l’extrême, ce qui ôte toute surprise, toute spontanéité aux morceaux interprétés. L’univers que les musiciens explorent ne s'immensifie pas : les surfaces sonores s'engloutissent à peine après avoir pris forme, elles procurent peu à la découverte. Toujours ces coulées doucereuses, cette lave ralentie, qui halètent quelque peu. fourmillent un instant pour s’éteindre mollement enfin. Tout compte fait, cela atteint la banalité, à la longue. De plus, ce qui chez Barrett s’appuie sur une expérience personnelle, actuelle — celle de sa déraison —, chez Pink Floyd ressuscite une expérience passée, artificielle dans le processus de cette reviviscence — celle de leur contact avec Tailleurs, la drogue. Ce qui chez Barrett appartient naturel, au monde flou et dramatique de son délire se transforme en perfection excessive, en démesure maladroite, pour Pink Floyd. Une trop grande épuration des sons reflète, chez eux, les limites de leur forme musicale, de leur conduite de dépaysement, et invite à ne plus pouvoir varier les expressions. Il n'y a pas d’écartèlement, d’arrachement ; il y e seulement un somptueux délayage (digne d’anciens étudiants en architecture), avec une étincelle, un trépignement, un rugissement, par moment. (…)
Cymbaline rayonnent par la prodigieuse technique sonore du groupe. C’est plus l’environnement électronique que les instruments eux-mêmes qui donnent profondeur à l'univers des sons. Que serait le jeu de batterie de Mason sans cette réverbération qui renvoie cinq ou six fois un coup de baguette ?... Son battement, dépouillé, finalement peu varié, peu technique, avalanche et roulements sur les toms, bourrasques intermittentes sur les cymbales, rendu par rythmes lâches, perdrait toute amplitude, tout impact sans cet -écho qui répercute dans toutes les poitrines la violence de la frappe. On peut reprocher à Wright une utilisation pas toujours heureuse de son Leslie : les effets démolissent quelque peu l’épanchement de l'orgue, notamment au cours de « Saucerful of Secret ». Le Leslie ne devrait pas devenir un apport systématique. Gilmour fait aussi plus appel aux effets, son jeu de guitare bien particulier, attaché à faire jaillir les sons du lointain intérieur, ne lui autorise guère de soli. Waters qui semble être la personnalité du groupe si on se réfère à toutes les compositions qu'il donne au groupe, apparaît quelque peu discret sur scène, cela tient à la fois à l'instrument qu'il pratique', et au peu de parties chantées des interprétations.
En seconde partie de leur spectacle, Atom Heart Mother rassemble tous les éléments d’une tentative ambitieuse.
Le morceau joué — toute la première face du 33 tours — irrite quelque peu par les juxtapositions qui s'accointent. Œuvre très proche des essais symphoniques amorcés par Deep Purple ou Renaissance, le titre lance un défi aux grandes fresques classiques, avec un orgue qui s'insinue un peu partout, sur des figures mélodiques répétitives assez simples, qui s'élance dans de grandes envolées propulsé par des cuivres et des choeurs qui confèrent à l'ensemble une majestuosité éclatante, avec une guitare avide d'ivresse, d’éparpillement, et sans cesse retenue, avec une batterie plus discrète qu'à l'accoutumée, pauvre dans sa libération. Cela permet à la beauté d’être toujours bien maniée, en dépit d’un thème qui donne lieu à peu de diversité ... En définitive, cette prestation laisse quelque peu désabusé. Elle ne possède pas l’attrait du spectacle de l'an passé avec tous ses rites, ni la fascination du concert de 1969 dans une salle beaucoup plus réduite, avec un light-show éblouissant, et un public plus attentif.
Après son passage sur scène. Mason, quelque peu marqué, me confie avoir trouvé le public sensiblement chahuteur et bruyant mais, dans l'ensemble, il pense que le Français reçoit assez bien ce qu'ils font. Si leur répertoire scénique n'a guère gagné en compositions nouvelles, en revanche, le groupe travaille sur un nouvel enregistrement, dans la même perspective que les précédents. Il ne faut pas espérer un progrès net. A son avis, cela est impensable : l'inspiration n’est pas faite de sursauts, mais suit une certaine ligne continue. Il est inconcevable de progresser à pas de géant, de modifier leur musique systématiquement, surtout au stade où le groupe parvient. Lorsque le nom d’Amon Düül est prononcé il avoue ne rien connaître de cette formation et paraît peu curieux d’en connaître l'orientation. De même, il affirme ne guère se préoccuper des groupes anglais, et ignorer tout de la musique pop française. Quand il est fait allusion à Syd Barrett, il se réduit à dire qu’il ne sait pas trop ce qu’il devient, ce qu’il fait, et se retranche dans un large sourire pour repousser toute autre question à ce sujet. Il m’indique que le groupe ne restera pas longtemps en France, à peine la nuit, et qu’ils doivent tous se rendre prochainement à Monterey pour assister au festival de jazz. Rien de plus... Mason, un personnage bien à l'image de la musique du groupe : tout en douceur et quiétude...
C’est un concert du Pink Floyd, une paisible soirée, un peu glacée. Espérons et attendons pour la suite …»
«Pink Floyd, espoir et attente», Best, July 1971.