Tout de suite, on est saisi par la qualité du son quadriphonique. C’est tellement parfait, précis. qu’on reste surpris. Les effets électroniques, les vrombissements d’avions, les cris d’oiseaux, les voix ou le solos de Gilmour sont parfaitement unifiés, liés, soudés : mille vibrations, ondes, soupirs, ricanements ou rires dans une boule de dentelle qui frappe aux oreilles et aux tripes. Immédiatement le regard est accroché, crocheté là où Scarfe et Waters l’ont décidé par des jeux magnifiques de lumières orangées, rouges ou bleues, noyées les unes dans les autres, flottantes, mêlées, fondues, dansantes, jamais aguicheuses ou simplement rythmiques, non, toutes en subtilité, en émotion. Classe. Et pendant que l’on suit des yeux l'une des bêtes géantes gonflables, une sorte d’araignée-sauterelle qui se tiendrait debout sur dix mètres de haut, inexorablement, les roadies encastrent brique sur brique. Et l'on est surpris, quand le monstre disparaît, de voir que Wright est presque emmuré.
Sur le gigantesque cercle, derrière le groupe, commence le premier ballet des animations de Gerald Scarfe, qui a conçu le spectacle et réalisera le film avec Waters. C’est d’abord une tige souple et ondulante qui laisse éclore une corolle qui semble douce, gracieuse et attirante. Une autre s’approche, et l’on comprend que c’est un masculin. Pourquoi ? Vous allez comprendre : la danse qui les unit est la danse de la séduction avec tous ses trucs, ses pièges et ses duperies. Provocations, mines, rétifs, insistance du mâle. La corolle s’ouvre après un baiser et, lentement, l’étamine se transforme en chatte, promesse de plaisirs, duveteuse, tendre et moelleuse, qui tout à coup se laisse pénétrer et... gobe l’imbécile auquel aussitôt les mecs ne manquent de s'identifier. Ce sexe avide qui avale l'homme, qui lui promet les grands espaces pour mieux l'étouffer, se transforme à nouveau en un bec vers lequel se tendent d’autres gosiers, œsophages affamés. Des nacelles se sont détachées du fond de scène pendant que nous étions rivés aux atroces images. Les projecteurs qu'elles transportent se braquent sur Gilmour et, là-bas, la petite silhouette blafarde nous envoie, comme si elle jouait pour nous seuls, un filet magique et métallique, pétrifiant. Les roadies, indifférents à notre intérêt, persuadés de notre incompréhension, de notre interprétation k égoïste, montent et montent encore le mur. Des nacelles se sont détachées du fond de scène pendant que nous étions rivés aux atroces images. Les projecteurs qu’elles transportent se braquent sur Gilmour et, là-bas, la petite silhouette blafarde nous envoie, comme si elle jouait pour nous seuls, un solo magique et métallique, pétrifiant. Les roadies, indifférents à notre intérêt, persuadés de notre incompréhension, de notre interprétation égoïste, montent et montent encore le mur dans lequel s'ouvrent maintenant des espaces. On aperçoit les échafaudages hydrauliques qui portent hommes et briques. Rick Wright disparaît le premier. Et Mason n'est plus visible que d’un côté de la salle. «Mama do you think I should trust the government ?» «No ! No» hurle le public. «Nooo». Apparaît la vieille mère mangeuse d’enfants, la mante, l’autre mante, la première au visage revêche, aux cheveux gris tirés sévèrement en chignon, aux yeux bleus dont la douceur étouffe, aux sourcils délavés qui savent froncer et menacer. Scarfe et Waters sont d’intenses misogynes. Eclatent encore les images pastel de l’horrible ballet d’amour dévorant, et la femme qui gobe par sa fente, pistil lumineux et vagin obscène comme un marécage, possède l'homme et, par le jeu étonnant d’une métamorphose définitive et précise, s’éloigne comme un ptérodactyle au-dessus de la ville. «I need a dirty woman», réclame Waters qu'on voit encore un peu alors que Gilmour manifeste sa présence par un solo déchirant. Une voix de femme propose : «Tu veux un verre de vin ? Et la voici, cette femme : immense, gonflable, c’est la caricature d’une épouse-prostituée clinquante, strassée, avide, une de ces bourgeoises encore-jeunes-déjà-vieilles réfugiées dans le shopping, les crèmes de beauté, l'Austin ou la Rolls avec chauffeur. Mais ce pourrait être n’importe quelle femme vaincue par la vie, par l’ennui, une de ces femelles-contrat qui tant qu’on les désire tiennent leur engagement et qu’on répudie dès qu’elles perdent leur attrait. «Dont leave me now», gémit Waters, qui ne sait pas ce qu’il veut. Le mur est maintenant achevé, il reste une ouverture, une fenêtre à laquelle Waters apparaît quand il chante : «Nothing to change my mind, goodbye». Un des roadies longe la scène, portant la dernière brique, et l’encastre dans le dernier espace. Soixante mètres de long sur dix de haut, le symbole est dressé, une heure et dix minutes ont passé. C’est l’entracte.
Les bars sont pris d’assaut. Les ladies font la queue devant les chiottes dans le gris poussiéreux du hall de béton. On se dispute une saucisse. Ceux qui n'avaient pas cédé aux tentations, maintenant convaincus se précipitent sur les T-shirts, les programmes (on veut garder un souvenir concret), les albums (cinq livres le double «The Wall», ce qui est une concurrence carrément déloyale !) (…) Les tremblements, les vociférations d’un orgue nous rappellent dans la salle. On repasse les postes de contrôle. Sur scène, le présentateur du début débite d'une voix au ralenti le même laïus qu'à l'ouverture, puis apparaît la doublure du groupe, visages recouverts d’une couche de maquillage blanc, corps immobiles, fantômes (symbolisant les stars dont on ne perçoit plus la personnalité ? Qui ont perdu toute personnalité ?). Le mur, le troisième mur du monde (Berlin, la Chine, Pink Floyd) les écrase. Cassé au sommet, le mannequin rose gît dans un halo de lumière crue : «Is there anybody out there ?». Le mur, barrière infranchissable entre les êtres, n’empêche pas son concepteur d’espérer. «Hey, you, behind the wall» («Eh ! vous, derrière le mur !» ), chante Waters à la guitare acoustique, par une ouverture de trois briques. Pendant qu’on fixe la tête casquée de l’auteur, un pan de mur s’ouvre en plate-forme sur la gauche, l’intérieur d’une chambre du Tropicana de Los Angeles, fauteuil plastoc, abat-jour bon marché, TV, atmosphère désuète d’une galère de musicien de rock perdu entre ennui et futilité, loin de chez lui, de sa femme, perdu dans sa légende. Sur le mur, triple écran, des images d’une autre époque apparaissent en noir et blanc. C’est la guerre. A nouveau les Spitfire, des photos de famille, Londres détruite, soldats nettes comme pour retenir les guerriers qu’ils ne reverront plus. Vera Lynn, star anglaise de l’époque, chante «We’ll Meet Again» que les soldats fredonnaient dans les Ardennes avant de crever.
Waters est seul en blouse blanche au pied du mur. «The show must go on». Tout au sommet, poussé par un rayon halogène bleu, Gilmour fait hurler sa guitare. Les deux groupes sont réunis. Deux batteurs, deux basses, deux guitares et deux claviers. Le faux Floyd complètement figé et le vrai (mais lequel est-ce ?) qui s’agite. Vaguement, parce que ni Gilmour, ni Waters ne sont vraiment des showmen, de toute manière. Explosion aveuglante, les chœurs apparaissent aussi. Sur le mur, derrière les cibles. Waters brassard frappé de deux marteaux croisés. C’est le procès et l’accusé a rougi, voilà son crime. D a montré ses sentiments : il doit être condamné. Un énorme cochon noir portant l’emblème de l’oppression se déplace lentement au-dessus du mur, et descend jusqu’à frôler le public. Les mains se tendent, tous veulent toucher l’énorme cochon noir du Floyd. «Okay Piggy, that’s enough», A la niche ! Le mur s’écroule dans un fracas épouvantable. Les acteurs du happening reviennent sur scène dans les décombres, armés le guitares acoustiques et de tambourins. C’est la ballade des artistes qui ont tout donné »
« Wall Street », Rock & Folk, August 1980