La scène est haute de plusieurs mètres et, de derrière, on ne voit que des amplis et des baffles, encore et encore. Tout ce matériel empilé avec une parfaite logique ressemble à un géant inhumain. C'est la confrontation du mythe face au musicien bien vivant avec qui l'on peut parler et plaisanter, comme on le fait tous les jours avec n'importe qui. Le concert, lui, reste un événement exceptionnel dont on rêve et que l'on attend longtemps avant. C'est cela le mythe. Un mécanisme qui se démonte aussi facilement qu'un moteur. Derrière les tonnes de machines à kilowatts, se dresse un gigantesque écran circulaire, assez surélevé pour qu'on le voie parfaitement de n'importe quel point de la salle. La principale innovation du Floyd réside en effet en un film, projeté de manière intermittente au cours du set. Disons plutôt: bribes de film, car il s'agit là d'un travail de collage dont la valeur esthétique naît des cassures et de la discontinuité. L'idée n'est pas neuve, et le projet ambitieux. (…) Plongé dans la contemplation de ce grand écran, je n'ai pas le temps de poursuivre ma rêverie car une ovation plus immense encore que les précédentes secoue le gigantesque hangar : Pink Floyd est sur scène et joue, déjà, le premier des deux nouveaux morceaux qu'a mentionné Rick Wright. Très long comme à l'habitude, écrit par Roger Waters et David Gilmour, ce titre (qui n'en porte pas encore, mais rien ne presse...) est articulé autour d’un riff de guitare de David et construit sur trois temps successifs qui constituent une progression, tout en conservant une unité parfaite. Le tempo est lent, le groupe suit la Stratocaster de Gilmour, cette guitare dont sortent des sonorités souples et déliées et que son propriétaire caresse avec une dextérité attestant un travail rigoureux et suivi. Car David Gilmour est bien meilleur qu'il y a seulement un an, à tel point même qu'il est devenu charpente et agrément du Pink Floyd tout à la fois. Le riff de ce morceau agit comme toutes les bonnes trouvailles. Il frappe par sa simplicité, son harmonie accrocheuse, son caractère évident: une heure, deux heures après le concert, il sera dans toutes les têtes, jusqu’à ce qu’une nouvelle audition rafraîchisse la mémoire de chacun, redonne du plaisir et assure une pérennité que perpétuera le disque pour toujours. Roger Waters chante, à présent, et l'on comprend d'un coup ce que signifiait Rick Wright lorsqu'il évoquait le manque de préparation du groupe : les parties vocales flottent nettement et ne sont pas en place. Dommage, après un départ aussi magistral. David et Roger se regardent alors, cherchent peut-être un déclic qui ne vient pas ? Non. Il ne s'agit pas de cela... car je connais ce regard et il annonce autre chose. Rappelez-vous ce cri dans Careful with that Axe, Eugene. Ça y est, le Pink Floyd décolle ... Voilà le second temps du morceau, beaucoup plus rock, plus équilibré aussi car l'orgue jusqu'à présent fort silencieux se fait un peu entendre, soit qu'il plaque des accords sereins, vibrants comme des grandes orgues dont il évoque parfois la sonorité, soit qu'il lance des notes isolées, plus électroniques celles-là, qui rejoignent celles de la guitare et font corps avec elles.
La musique classique fascine Rick Wright, qui s'identifie à elle de plus en plus. «Je peux comprendre et sentir le rock'n'roll, mais tout a été tellement rabâché que je n'en écoute pratiquement plus. Il faudrait réinventer le rock maintenant. Seulement comment innover sur les mêmes riffs, et qui peut le faire ? »
Jamais, pourtant, on ne verra l’organiste prendre les rênes de l'équipage, les commandes de ce nuage qui nous emporte tous. Rick Wright ne donnera pas de ces longs et délicats solos, comme il le faisait autrefois, ces envolées qui créèrent le «Sound» Pink Floyd. C'est regrettable, même si Gilmour offre trois, quatre chorus magnifiques dans le même morceau. Passage à vide, simple évolution ? De toute façon, il faudra attendre la version définitive, celle du disque (dans six mois) pour juger.
Après un bombardement acoustique très revigorant (rock, rock, rock...), retour au riff de départ, douce re-descente de ce qui est déjà un grand morceau. Le second titre se situe dans la veine de premier, mais il est moins accrocheur et plus « difficile ». Disons que ses mouvements, sa logique, son pouvoir propre et sa grâce harmonique n'apparaîtront que plus lentement, au fil des concerts de Colmar et de Paris.
Bien sûr, ces deux créations sont plus importantes que ce qui leur fait suite, car elles sont le miroir du Pink Floyd contemporain, celui qui travaille dans les studios sans souci de sa gloire passée et se voit affronté aux problèmes du dépassement de lui-même, s'il veut stupéfier encore. L’évolution est certaine, dans deux directions : plus grande contribution de la guitare d'abord, donc transformation du son, poussée plus loin encore que ne l'était celle de « Dark Side of the Moon » par rapport à « Meddle ». Franches retrouvailles (épisodiques) avec le rock ensuite, ceci expliquant de toute évidence cela. «Echoes» a atteint son degré maximum de maturation, c'est la sensation qui frappe d'entrée de jeu, et c’est aussi l'opinion des musiciens qui le jugent «facile à jouer» (Nick Mason), maintenant qu'il a plus de quatre ans d'âge (eh oui, déjà...). Parce qu'il a souvent été interprété sur scène, «Echoes» possède une assise qu'on ne distinguait pas au cours des morceaux précédents, rendus cependant plus passionnants, en raison de leur nouveauté et de l'évolution dont ils sont porteurs, que ce titre exécuté avec brio et sans faille, mais déjà tellement entendu ! Largement développé, davantage même que sur l'enregistrement, c'est à un Echoes trituré, malaxé, refondu, que l'on à affaire. Aucune hésitation, une aisance désarmante, la clef de voûte du concert va arracher au public un cri de joie qu'intensifie la surprise des premiers flashs du film.
Après une pause de quelques minutes, seconde partie. Cette fois, c'est l'intégralité, largement étayée, une fois encore, de « Dark Side of the Moon » qui va être jouée. Peu de différences avec le disque en vérité, hormis que, sur ce dernier, les choristes chantaient juste (celles-ci sont très gentilles mais auraient aussi bien fait de rester avec Humble Pie...). Les contre-chants de Dick Perry au saxophone, sur « Us and Them », n'ont rien non plus de particulièrement renversant. Bon enchaînement, par contre, de «The Great Gig in the Sky » à « Money», tout en souplesse, pendant que passent sur l’écran les images les plus invraisemblables. Pêle-mêle un crucifix en feu, un défilé d'horloges (I), de gros plans sur Brejnev, Giscard d’Estaing, filmés au ralenti, ce qui les rend encore plus drôles qu'ils ne le sont en réalité, et le sommet : le visage de Charles «crazy rock'n'roll» de Gaulle, alternant avec celui d'un poisson rouge... La béatitude totale plane sur les derniers accords de « Eclipse », gavant une salle déjà ravie par plus de deux heures de musique. Le rappel dure vingt minutes, au terme desquelles Pink Floyd joue un « Careful with that Axe, Eugene » qui évoque des temps déjà plus anciens... Pas mal pour des musiciens affolés parce qu’ils n'étaient « pas préparés »»
« Echos du Palais », Rock & Folk, July 1974
««Paris, après cela, ne devait qu’être la répétition presque identique des concerts précédents. Seule exception : « One of these Days » remplace « Careful with that Axe, Eugene ». Un peu plus de cohésion, peut-être, d'attention, parce que « c'est Paris». Trois fois, le Palais des Sports sera bourré, et personne, face à un show tellement au-dessus de la moyenne, ne se préoccupera de savoir s'il y a ou non des pancartes Gini dans la salle, annihilant ainsi les craintes les plus secrètes du Pink Floyd. Évidemment, la Préfecture de Police a encore envoyé dix mille flics, alors bien sûr, il y aura des bagarres entre ces hommes lunaires qui - maigre consolation - doivent tout de même sacrément transpirer dans leur ridicules tenues, et les centaines de kids de tous âges qui n'ont pu trouver de place à aucun des trois concerts. Quelle foule ! Les Rolling Stones n'auraient pas attiré plus de monde, et pourtant, Dieu sait que ...
Ces quatre Anglais seraient restés une semaine, quinze jours, que les guichets auraient fermé après trois jours, tous billets envolés, comme cette fois-ci. Alors, au-delà d'un sévère reproche, comment n'être pas heureux qu'une pareille musique se soit frayée un chemin partout dans notre pays, comment n'être pas heureux que Pink Floyd soit aimé dans toute la France ? »
« Complet », Rock & Folk, July 1974
«(…) Ce vendredi 21 juin, premier jour de l’été, je me retrouve avec plusieurs milliers de dijonnais et autres bourguignons assis à même le béton poussiéreux de la Halle du Parc des Expositions pour assister à mon premier concert de rock, ce show - jugé à l'époque comme gigantesque et futuriste - du Pink Floyd.
Je suis bien loin de la scène, même si le fait que le public restera assis ou même littéralement vautré pendant tout le set permet une vue bien dégagée sur la grande scène où officient Waters, Gilmour, Wright et Mason parmi ce qui me semble alors une montagne de matériel. Après une très longue intro inconnue (je connais pourtant sur le bout des doigts la discographie du Floyd), on attaque les choses sérieuses : Echoes, l’un de mes morceaux préférés de toute la déjà longue discographie du Floyd. Pourtant, j'ai du mal à me laisser emporter par la musique comme j’y parviens pourtant si facilement dans l'intimité de ma chambre de lycéen avec ma modeste chaine stéréo de lycéen : c'est que le son est mauvais, pas assez fort, confus, pourri par cet espace si peu adapté aux belles émotions que le groupe sait (savait ?) faire naître. Je découvre donc du coup que la malédiction de la musique que j'aime, en ce milieu des années 70, c'est d'être reléguée honteusement dans des lieux qui n’ont vraiment rien d’hospitalier, ni pour la musique, ni pour les spectateurs, traités systématiquement comme du bétail.
Et puis, c’est l’entracte. Oui, une entracte, comme au cinéma. Bon, je veux bien. Alors j’attends comme tout le monde, inconfortablement assis sur le béton dur et poussiéreux. Le groupe revient, il y a un écran rond assez spectaculaire qui s’illumine au dessus des musiciens, qui ont maintenant été rejoints par un saxophoniste et des choristes (à ma grande rage de puriste...!). «The Dark Side of the Moon» commence, et l’album sera joué dans son intégralité, et dans l’ordre. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur, après tout, c’est mon premier concert, il faut que j’en profite, non? C’est quand même assez beau, tout cela, même si j’espère encore un retour vers le passé chéri. Le rappel, et enfin... Careful With that Axe, que j’adore, avec le cri de Waters, que j’entends pour la première fois «en vrai». Et là, oui, c’est le bonheur. Mais c’est déjà fini, il est déjà temps de galérer plusieurs heures pour rentrer chez moi, en train, au Creusot. C’était donc mon dépucelage ... »
«Pink Floyd - Vendredi 21 Juin 1974 - Parc des Expositions (Dijon)», Une vie de concerts Website, 10 November 2013